Dans la Ghouta orientale, « près de 400 000 personnes sont prises au piège »

Source : Le Monde

 

Des médecins syriens ont été reçus à l’Elysée et au Quai d’Orsay, où ils ont alerté sur les conditions de vie désastreuses dans les régions tenues par les rebelles.

Où qu’il se trouve sur le globe, Mohammed Katoub se trouve relié, par le biais de son téléphone portable, à un univers dominé par le fracas des armes, la maladie et la mort. Celui dans lequel survivent les habitants de la Ghouta orientale, une enclave tenue par l’opposition armée dans la périphérie rurale de Damas. M. Katoub, dentiste syrien exilé, est originaire de cette région assiégée par les forces du régime de Bachar Al-Assad depuis 2013 et frappée par des bombardements d’une intensité renouvelée depuis le début du mois de février. « Pour rester en contact avec ceux qui sont sur place, il n’y a que [la messagerie instantanée] WhatsApp. A chaque bombardement, on essaie de savoir qui est en vie, qui a péri. Je ne sais pas jusqu’à quand ces gens peuvent supporter cette situation », souffle M. Katoub.

Avec d’autres médecins représentant la Société médicale américano-syrienne (SAMS), une organisation non gouvernementale qui gère un réseau de soignants et d’infrastructures médicales dans les zones tenues par l’opposition, M. Katoub a été reçu, jeudi 15 février, par des officiels de l’Elysée et du Quai d’Orsay. SAMS entend alerter les autorités françaises sur les conditions humanitaires catastrophiques qui règnent dans l’enclave de la Ghouta orientale, mais aussi dans les bastions rebelles et djihadistes de la province d’Idlib, actuellement visés par une offensive du régime syrien avec l’appui de l’aviation russe. Deux millions de personnes y vivent, dont des centaines de milliers de déplacés internes.

« Taux de malnutrition au plus haut »

« Dans la Ghouta orientale, près de 400 000 personnes sont prises au piège sous les bombardements. La population trouve refuge dans des abris souterrains. Les médecins manquent de matériel médical, et des conditions qui seraient bénignes dans d’autres circonstances peuvent mener à la mort », rapporte M. Katoub, qui vit actuellement en exil à Gaziantep, en Turquie.

La situation sanitaire est encore aggravée par le manque de nourriture et les prix prohibitifs des rares denrées vendues sur les marchés de l’enclave, située à quelques kilomètres du centre de la capitale syrienne. « Le taux de malnutrition est aujourd’hui le plus haut depuis le début du siège il y a cinq ans », indique M. Katoub.

Dans les régions contrôlées par l’opposition, les installations médicales sont toujours une cible de choix pour l’aviation du régime et ses alliés. « Les hôpitaux sont systématiquement pris pour cibles », rappelle le docteur Ayaman Al-Cheikh, un autre membre de la délégation de SAMS qui exerce dans la province d’Idlib : « Nous perdons nos médecins dans les bombardements et des habitants ne vont plus se soigner de peur de mourir dans des frappes aériennes. »

Alors qu’un projet de résolution réclamant un cessez-le-feu de trente jours en Syrie a été remis au Conseil de sécurité jeudi et qu’un vote est attendu la semaine prochaine, l’accès de l’aide aux zones assiégées est un des enjeux les plus immédiats des efforts diplomatiques visant à limiter la crise humanitaire en cours. « Le gouvernement syrien utilise l’aide humanitaire comme une arme de guerre, dénonce Mohammed Katoub. Les entrepôts des Nations unies à Damas sont pleins, mais c’est le gouvernement qui décide ce qui est envoyé et à quelle destination. Il utilise l’aide internationale pour récompenser ses alliés et punir ses ennemis ».

Mercredi, un convoi d’aide a atteint la Ghouta orientale assiégée pour la première fois depuis fin novembre. Neuf camions d’aide ont acheminé de quoi approvisionner en nourriture et en matériel de santé 2 % de la population de la poche rebelle pendant un mois. Pas de quoi répondre aux besoins énormes de l’enclave, mais suffisamment pour permettre au régime syrien de faire bonne figure.

« La situation actuelle n’est pas liée à une question d’argent mais à une question d’accès, résume Mohammed Katoub. Les alliés du gouvernement syrien devraient exercer une pression plus forte sur Damas pour que l’aide parvienne à tous ceux qui en ont besoin au lieu d’être utilisée à des fins politiques. »

Mercredi 14 février, l’émissaire des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, a mis en garde le Conseil de sécurité de l’ONU contre de nouveaux risques d’escalade alors que le pays entre dans sa huitième année de guerre civile. « Cela fait maintenant quatre ans que je suis envoyé spécial, c’est le moment le plus violent, le plus inquiétant et dangereux de tout que ce que j’ai vu durant mon mandat », a indiqué M. de Mistura à New York.

Outre les confrontations militaires qui se sont multipliées au cours des dernières semaines entre Israël, l’Iran, les Etats-Unis, le régime syrien et ses alliés, la dégradation de la situation humanitaire est un sujet de préoccupation majeure. « Les civils ont été tués à une échelle horrible, on rapporte plus de mille morts au cours de la première semaine de février seulement, et les frappes sur les écoles, les hôpitaux et les marchés se poursuivent », a déclaré le diplomate. Ces dernières semaines, l’usage réitéré par le régime syrien de chlorine comme arme chimique visant à terroriser les populations vivant dans les zones rebelles a été dénoncé par les Etats-Unis et la communauté humanitaire.

Pour les représentants de SAMS, Paris aurait un rôle central à jouer pour que l’aide humanitaire arrive à ses destinataires. « Nous pensons que la France occupe une position unique. Elle peut parler à la Russie comme à l’Iran et travailler à des mesures pratiques, dépolitisées, qui permettront d’améliorer la situation humanitaire », estime Ahmed Tarakji, président de SAMS, qui faisait également partie de la délégation à Paris. « Après nos échanges à Paris avec des officiels, notre sentiment est que le gouvernement français est sérieux et que le déblocage des accès dans la Ghouta notamment peut réussir », indique M. Tarakji : « L’espoir est tout ce qui nous reste. »