Douma, Irbin, Zamalka… Comme dans un cauchemar, ces communes de la Ghouta orientale sont à nouveau hantées par le hurlement des sirènes et des survivants, les ambulances cahotant dans les décombres, les visages couverts de poussière et sillonnés par les larmes et le sang. Située dans la banlieue Est de Damas, cette dernière enclave rebelle est victime depuis lundi d’un énième accès de bombardements du régime. Le bilan macabre a atteint un nouveau record : 250 morts entre dimanche et mardi selon l’Observatoire ­syrien des droits de l’homme. Dans la seule journée de lundi, 72 frappes ont tué 127 personnes, dont 20 enfants. Mardi, ce sont 106 civils qui ont péri.

«La nuit ressemblait au jour, tant le ciel était éclairé par les bombes»,affirme un des secouristes mobilisé dans la nuit de lundi à mardi, joint par WhatsApp. Une nuit en enfer pour les quelque 400 000 personnes coincées dans la zone rebelle et terrées dans les caves. «Nous n’avons plus que la miséricorde de Dieu et nos sous-sols, où nous nous cachons»,a déclaré à l’AFP un habitant.

Bête noire

Les frappes, indifférenciées, n’épargnent personne. Dans un quartier, «les bombes ont atteint trois abris en sous-sol où plusieurs familles étaient réfugiées. On a retrouvé les mères et leurs enfants morts étouffés sous les décombres des maisons effondrées», raconte le secouriste sur Whats App. Avec plus de 450 blessés en quarante-huit heures, les Casques blancs peinent à faire face. Les hôpitaux de fortune se remplissent. Mais privés de moyens, saturés, ils constituent une cible de choix pour le régime. Selon l’Union des organisations de secours et soins médicaux, six ont été visés dans la Ghouta et trois sont déjà hors-service.

Dénoncée en novembre 2016 par le chef des opérations humanitaires de l’ONU, la «tactique cruelle» du siège menée par le gouvernement fait des dégâts incommensurables. Sur les photos qui circulent, ce qui était jadis le «poumon vert» de la région damascène paraît totalement dévasté. Immeubles éviscérés, carcasses de voitures calcinées, pylônes aux fils arrachés, et toujours ces images d’enfants, squelettiques, errant au milieu des décombres. Soit le fruit de quatre ans et huit mois d’un siège acharné.

Tenue par un ensemble hétéroclite de milices d’opposition, dont la puissante Jaysh al-Islam, la Ghouta est la bête noire du régime. C’est à partir de cette zone agricole que l’Armée syrienne libre (ASL) avait lancé la bataille de Damas en juillet 2012. En retour, c’était dans la Ghouta que le régime avait tué 1 300 personnes au gaz sarin, un an plus tard, avant de boucler le siège de la ville. Depuis mai 2017 et les accords d’Astana, elle était censée être une «zone de désescalade», comme convenu entre les soutiens internationaux du régime et de l’opposition. Mais le 5 février, le régime a lancé une campagne de bombardements d’une intensité sans précédent depuis 2013, faisant 250 morts en cinq jours.

Prélude

Le quotidien loyaliste syrien Al-Watan a affirmé mardi que ces frappes étaient «un prélude à l’opération d’envergure [terrestre], laquelle peut commencer à tout moment». Déjà, lundi et mardi, des escarmouches ont été reportées dans l’est (centre-ville de Zrikia) et le nord-ouest de la zone (Harasta). L’armée de Bachar al-Assad aurait renforcé ses positions autour de la zone, et déployé notamment sa division d’élite, les Tiger Forces, qui avaient mené l’assaut d’Alep à l’été 2016.

Car la Ghouta, qui compte aujourd’hui près de 10 000 combattants, est une épine dans le pied du régime. Depuis le début du mois, des tirs de roquettes et d’obus depuis les positions rebelles ont tué une dizaine de personnes selon les médias du régime. Comme à son habitude, la cohorte des diplomaties internationales s’est ébrouée, multipliant les déclarations outrées. L’ONU a réclamé l’arrêt immédiat de «cette souffrance humaine insensée». Son coordinateur pour l’aide humanitaire en Syrie, Panos Moumtzis, a demandé en chœur avec la France l’établissement d’une «trêve humanitaire» d’un mois, ce que l’ambassadeur russe auprès des Nations unies a rapidement qualifié d’«irréaliste». Sur Twitter, un jeune habitant de la Ghouta, Mohammed Najem, témoigne : «Qu’est-ce que cette humanité qui envoie des navettes sur Mars et qui ne peut rien faire pour sauver des vies qu’on assassine ?»